Mon bébé a deux mamans

Tu as deux ans et demi quand j’écris ces quelques lignes. Tu l’ignores encore, mais tu as deux mamans.

Elle, et moi.

Parfois je me dis que même si tu es petite, tu te doutes de quelque chose. Les enfants sentent ces choses là il paraît, les non-dits. Et tu es si vive, si intelligente. C’est ce qui m’a décidé à t’écrire. Je ne peux pas garder ce secret plus longtemps, tu as le droit de savoir. Un jour tu découvriras ce texte, et j’espère que tu comprendras. Que je l’écris dans le seul but que tu saches d’où tu viens.

Tu as aussi un papa, comme tout le monde. Un papa formidable d’ailleurs, comme je n’aurais pu en rêver de meilleur pour toi. Mais deux mamans, c’est peu commun.

Je partage la vie de ton papa depuis douze ans. Douze ans de bonheur, d’amour fou. Il est mon âme sœur et je l’ai su dès les premiers instants de notre rencontre. Il y a douze ans, je savais déjà que tu ferais un jour partie de notre vie. Il était mon évidence, tout comme toi.

Avec Elle, c’est différent. Elle est ma vie. Elle est moi, je suis Elle, je ne sais plus vraiment. Je la connais depuis l’adolescence, même si j’ai parfois l’impression qu’Elle a toujours fait partie de ma vie. Je ne me rappelle plus précisément les circonstances de notre rencontre, ni la première fois que j’ai remarqué sa présence, ni l’âge que j’avais exactement. Ça n’a jamais vraiment été simple entre nous. Nous nous sommes aimées passionnément, et détestées avec autant d’intensité. Mais si je ne me rappelle plus les débuts, je sais qu’Elle a toujours été à mes côtés, dans les moments les plus douloureux comme les plus légers. Et pourtant, à l’époque, rien ne pouvait prédire cela.

Elle était tellement mon opposée.

Alors que je traversais cette période de la vie avec toute l’intensité des émotions caractéristiques de cet âge là, je la voyais Elle, si douce, si calme, imperturbable et constante au milieu de cette tempête qu’est l’adolescence. Je l’admirais tant. J’étais incapable de ne pas hurler mes sentiments d’incompréhension, d’injustice, face à ce qui me semblait alors des combats importants à mener. Je n’entendais aucun autre avis que le mien et celui de mes pairs en pantalon baggy, et je ne savais pas l’exprimer autrement qu’avec des mots trop forts et des actes de rébellion disproportionnés.

Et Elle… Elle savait trouver les mots justes avec une voix posée qui incitait les autres à l’écouter, elle savait se mettre en retrait quand il le fallait, écouter l’autre en premier et ne pas imposer son point de vue, Elle restait tolérante même face à des avis totalement en désaccord avec ses principes, et d’une ouverture d’esprit comme j’en ai peu rencontré dans ma vie. Elle en imposait.

Je voulais être avec Elle, je voulais être Elle.

Elle admirait ma passion, mon acharnement à relever et combattre les injustices, ma fougue quand je parlais de ce qui me touchait. Elle aimait mes envolées enflammées, mes monologues souvent trop longs et ma ténacité.

Nous nous sommes rapprochées naturellement, trouvant chez l’autre ce qui nous manquait tant en nous. Chez Elle je trouvais le calme et la constance qui m’apaisaient, en moi elle admirait le feu qui me rendait si vivante et authentique à ses yeux.

Les jours, les mois, les années ont passé… et elle a pris une place de plus en plus importante dans ma vie. Mon coeur se serre en écrivant ces mots, parce que je n’ai pas réalisé à quel moment notre relation a basculé. J’étais si peu sûre de moi à l’époque, si jeune et si rebelle, que sans m’en rendre compte, j’ai commencé à essayer de lisser, d’effacer ce qui me rendait différente d’Elle. J’aimais de moins en moins ma fougue, qui les années passant était devenue moins « acceptable » en société. Les envolées passionnées de mes 16 ans étaient devenues des discours un peu trop appuyés d’une adulte cherchant à exprimer son avis un peu trop fort. Je voyais bien que j’avais du mal à tisser du lien avec les gens, qui ne comprenaient souvent pas que je puisse m’emballer sur des sujets a priori anodins.

Je suis devenue Elle. De plus en plus. Et l’image que l’on me renvoyait était tellement plus positive, que j’ai renoncé sans m’en rendre compte à tout ce qui faisait que j’étais moi.

Elle ne m’a jamais rien imposé, c’est moi qui me suis oubliée. Volontairement.

Le regard des autres étant bien plus positif avec ces nouveaux traits de personnalité, j’aimais la personne que j’étais devenue, calme, à l’écoute des autres, ne me mettant jamais en colère. Et rien ne pouvait me rendre plus heureuse que de me sentir enfin « normale », réfléchie, mature, et de voir que j’étais acceptée, et même parfois admirée pour cela.

Elle a pris ma place, tout naturellement, et j’ai cessé d’exister.

Il y avait bien des moments où je n’arrivais pas à faire semblant, notamment avec ton papa qui a toujours su qui j’étais vraiment, mais j’en ressentais une telle culpabilité que j’étouffais ces moments le plus possible.

Pendant des années j’ai cru y être parvenue.

Puis un jour de novembre, tu es née.

Tout a changé.

Mon monde s’est ébranlé.

Tous ces faux semblants sur lesquels j’avais construit ces dernières années, ce masque que je m’échinais à porter, tout s’est écroulé.

Ma passion, ma colère, mes émotions exacerbées, tout est revenu en vagues. Des vagues immenses qui me submergeaient, qui m’enveloppaient dans un remous de douleur de ne plus réussir à être Elle, si calme et si douce, de culpabilité de ne pas parvenir à canaliser mes émotions comme je le faisais si bien depuis tant d’années.

Tu étais mon enfant, la personne qui a déplacé mon centre de gravité, le petit être autour duquel le reste du monde s’était effacé. Il te fallait la meilleure des mamans. Pas moi, donc.

Je voulais qu’Elle soit ta seule maman, que tu grandisses dans ce qu’elle avait de plus beau à t’offrir, son calme, sa patience illimitée, sa facon de ne jamais s’énerver même quand Elle était fatiguée, même quand Elle était stressée.

J’ai lutté longtemps.

J’ai voulu noyer ce qu’il restait de moi pour qu’elle soit la seule à rester avec toi. Sans succès.

J’ai lutté plus fort.

Je me détestais de plus en plus, et en appelait désespérément à son aide pour te donner le meilleur et lui laisser ma place.

J’ai sombré.

Et un jour, à force d’essayer de nager à contre courant, j’ai arrêté de lutter.

J’ai réalisé qu’Elle n’était pas moi. Que je n’étais pas Elle. Qu’elle avait été une béquille toutes ces années, pour porter ma souffrance de ne pas réussir à être moi.

Je me suis mise à la détester. Elle m’avait tout pris. Elle avait réussi à me faire sentir encore plus mal dans ma peau que ce que je n’étais à l’époque.

Et puis j’ai réalisé que c’est moi qui avait fait tout cela. Et qu’aussi bien que je l’avais fait, je pouvais le défaire.

J’ai aussi réalisé qu’il n’y avait pas que du négatif, et que même si je m’étais oubliée, j’avais appris beaucoup.

Que je pouvais être moi. Et que je pouvais aussi m’enrichir de tout ce qu’elle m’avait appris.

Que la meilleure maman pour toi, ce n’était ni Elle toute seule, ni moi toute seule. Mais une nouvelle version de moi, qui assume ce qu’elle a toujours considéré comme des points faibles, en ne gardant que le positif chez Elle.

Passionnée mais à l’écoute, s’élevant contre l’injustice avec fougue mais avec respect.

J’ai réalisé que je ne pouvais t’encourager à être libre, si je ne te montrais pas moi même le chemin. Que je ne pouvais pas t’enseigner à être pleinement toi, si je ne l’étais pas moi complètement.

Et c’est pourtant tout ce que je souhaitais de plus cher pour toi.

Alors j’ai travaillé dur, et je travaille encore.

Pour que tu n’aies pas la meilleure des mamans si ca signifie quelqu’un d’autre que moi, mais pour que tu m’aies moi, pleinement.

Le chemin est long et je ne sais pas si un jour je trouverai cette paix, si un jour je saurai m’aimer assez entièrement pour être à tes côtés sans être hantée par la peur de mes émotions, par la terreur de te blesser. Mais je sais maintenant que ces vagues qui me submergeaient étaient la manifestation de la force de mon amour, celui qui me permettrait de ne jamais, plus jamais, avoir envie de dévier de ce chemin.

Je lui ai demandé de partir, un peu. Je me suis autorisée à rester, beaucoup. Et à m’aimer, enfin. Pour pouvoir t’aimer toi encore plus fort.

Ce jour de novembre, je suis née moi aussi, pour la seconde fois.

Grâce à toi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *